Nous sommes un peu moins d’un siècle plus tard, en 1973, et quelques 250 Sioux vont occuper pendant 71 jours la petite ville de Wounded Knee dans la réserve de Pine Ridge , dans le Dakota du Sud. (reportage sur cet évènement en fin d’article)

L’occupation de cette ville symbolique de par son histoire est l’expression de la frustration et de la colère, contenues par les amérindiens tout au long du 20ème siècle.

Au cours de celui-ci en effet, leur condition ne s’est pas améliorée et elle s’est même considérablement dégradée…

Contexte historique au XXème siècle de la condition des amérindiens (1)

Création des réserves : fin du XIXème siècle – début du XXème siècle

Le temps des guerres est fini.

Au début du XXème siècle, comme nous l’avons vu précédemment , les amérindiens vivent dans des réserves, au sein desquelles on les a obligé à séparer leur territoire en parcelles . Ils ont eu le « privilège », de choisir les leurs , celles restantes étant vendues aux colons par l’état. Autrement dit , on leur a spolié encore plus de terres. Ainsi, la surface du territoire sur lequel vivent les amérindiens a été réduite de moitié, passant de 56 millions d’hectares en 1887 à une trentaine de millions d’hectares en 1934.

On sépare les familles et les clans, les empêchant d’acquérir des parcelles voisines. Il faut en effet qu’il y ait des familles « chrétiennes et de bonne réputation » entre elles.

Pour limiter le mécontentement , l’argent obtenu par la vente de leurs terres , est « gracieusement » réinvesti dans des écoles (internats), des missions religieuses et du matériel agricole, afin de les aider à se « civiliser ».

Dans ces internats on les empêche de parler leur langue. Les enfants qui ne respectent pas cette règle se voient laver la langue au savon, on leur enseigne que leur langue maternelle est « impure ». Quand ils rentrent dans leur famille pour les vacances, certains ne savent même plus communiquer avec leurs parents et grands parents. Ce phénomène n’est pas limité au début du XXème siècle , des hommes et des femmes encore vivants aujourd’hui témoigneront de l’horreur de cette acculturation violente, qui traumatisera plusieurs générations.

Une violente acculturation : enfants amérindiens dans un internat http://espressostalinist.com/genocide/native-american-genocide/

Une violente acculturation : enfants amérindiens dans un internat
http://espressostalinist.com/genocide/native-american-genocide/

Mais les amérindiens résistent. Ils exercent une résistance passive, refusant de posséder leur terre individuellement et ainsi contrecarrent la stratégie qui tend à détruire leur culture.

Cependant, suite à une loi en 1906 les autorisant à vendre leurs parcelles, beaucoup d’entre eux vivant dans la misère se retrouvent contraints de vendre leurs terres.

"Terres indiennes à vendre - des terres de qualité à l'Ouest" - Wikimedia Commons

« Terres indiennes à vendre – des terres de qualité à l’Ouest » – Wikimedia Commons

Lente et terrible machine coloniale qui les dépossède de leurs terres, de leur identité, de leur dignité.

 Organisation politique des réserves : l’Indian Reorganization Act (1934)

Cette loi incite chaque réserve à se doter d’une constitution, sur le modèle de celles des Etats-Unis bien évidemment. Elle instaure également un système politique avec deux autorités :

  • un conseil tribal : élu selon la loi de la majorité, dont les prérogatives se limitent à la justice.
  • Le Bureau des Affaires Indiennes (B.I.A.): sous l’autorité du gouvernement fédéral, il prend les décisions concernant les domaines les plus importants, à savoir : l’administration, la santé, l’éducation, etc…

On voit donc bien, que sous couvert d’instaurer une souveraineté partielle des amérindiens au sein de leurs réserves, ceux-ci ne prennent en fait aucune décision concernant les aspects les plus importants de leur vie quotidienne.

Le « super-intendant » du B.I.A. ,en charge d’administrer la réserve est nommé par le gouvernement fédéral.

Il ne faut cependant pas nier, que cette loi, en opposition avec la loi Dawes de 1884, marque la fin d’une acculturation forcée, celle des internats situés en dehors des réserves. A la place, des écoles au sein des réserves sont créés , et on incite à y promouvoir les cultures amérindiennes.

Mais il faut aussi avoir conscience, qu’à une acculturation forcée, succédera ensuite une acculturation plus sournoise, mais à la violence symbolique tout aussi significative : la politique de « termination ».

Le « Termination Act » (1954)

Par une sournoise habileté rhétorique, les Etats Unis utilisent une fois n’est pas coutume le thème de la « liberté » pour justifier et légitimer cette politique de légitimation.

Sous couvert de « liberté et d’égalité des droits », une véritable politique d’incitation à quitter les réserves est mise en place. Des brochures sont distribuées, des affiches placardées dans les réserves , mettant en scène des familles amérindiennes vivant en ville, au sein d’appartements bénéficiant de tout le confort dont peuvent rêver ces femmes et ces hommes qui vivent dans des conditions déplorables.

On leur promet l’électricité, l’eau courante, un emploi intéressant et bien payé : le rêve américain à portée de bus ! Le B.I.A. leur finance le prix du voyage et leur fournit même un petit pécule pour bien démarrer leur nouvelle vie selon l' »american way of life » . Sournoise et cynique acculturation.

Vidant ainsi certaines réserves de leurs habitants, celles-ci peuvent être plus aisément dissoutes. Des nombreuses petites tribus disparaîtront ainsi à jamais.

Les amérindiens qui sont partis en ville n’y trouvent pas ce qu’on leur avait promis. Ils vivent dans des ghettos, y connaissent le chômage de masse , la misère , le racisme. Encore et toujours des belles promesses non tenues.

Mais contre toute attente, ce déracinement conduit à un renouveau dans la lutte des amérindiens pour leurs droits. Dans les années 60, au coeur du ghetto indien de Minneapolis est fondé « l’American Indian Movement » (AIM) par Dennis Banks, John Mitchell et les frères Bellecourt. Son objectif initial est de créer des réseaux de solidarité pour les amérindiens et de les défendre face aux violences policières. Ils reçoivent notamment le soutien de Matt Eubanks ,l’avocat des Black Panthers.(2)

Drapeau de l'American Indian Movement

Drapeau de l’American Indian Movement

Naissance de l’activisme amérindien : l’occupation de l’île d’Alcatraz (1969-1971)
L'occupation d'Alcatraz (1969) - Phographie par Ilka Hartmann ©

L’occupation d’Alcatraz (1969) – Phographie par Ilka Hartmann ©

Pour la première fois depuis les années 1880 , un groupe d’étudiants occupe la fameuse île d’Alcatraz et réclame que les amérindiens récupèrent leurs terres, leur souveraineté. C’est un tournant dans leur histoire moderne.

Avant l’aube, 78 amérindiens débarquent sur l’île, ensuite rejoints par d’autres : en moins d’un mois, ils sont environ six cents et représentent quelque cinquante tribus différentes. Ils se désignent alors comme « Indiens de toutes les tribus » et rédigent une déclaration pleine d’humour , intitulée « Nous tenons le Rocher » :

« Nous achetons l’île d’Alcatraz pour 24 dollars payables en verroterie et en toile rouge, précédent établi par l’homme blanc lors de l’achat d’une île semblable, il y a environ 300 ans. Nous savons que 24 dollars de marchandises pour ces acres de terrain représentent plus que ce qui a été donné pour l’île de Manhattan, mais nous savons aussi que le prix de la terre a augmenté. […] Ultérieurement, nous conduirons les Blancs vers de plus justes mœurs. Nous leur offrirons notre religion, notre éducation pour les élever à notre degré de civilisation. Nous faisons ce traité de bonne foi, nous le  respecterons aussi longtemps que le soleil se lèvera et que les fleuves couleront vers la mer. »

Ils occuperont l’île durant 19 mois avant que les forces fédérales ne la prennent d’assaut et ne les expulsent le 11 juin 1971.

Ce premier acte est fondateur dans l’activisme amérindien. Il inspirera toute une génération à se réconcilier avec sa culture et à lutter pour la reconnaissance de ses droits.

L’occupation de Wounded Knee (1973)

C’est sans doute l’acte moderne le plus emblématique de cette lutte .

La nuit du 27 février 1973 , environ 250 Sioux (Lakota) Oglala, armés et emmenés par l’A.I.M. pénètrent dans la réserve de Pine Ridge, l’un des territoires les plus pauvres de Etats Unis. Ils y occupent le Bureau des Affaires Indiennes de la Réserve. Personne n’est blessé.

Ils ont deux principales revendications :

  • le respect des traités:  sans cesse bafoués par les autorités. Notamment celui de Fort Laramie en 1868 qui leur concédait un vaste territoire et fût violé par les autorités lorsqu’on trouva de nombreuses mines d’or.
  • le limogeage de Richard Wilson dit « Dick Wilson » : chef du conseil tribal élu dans des circonstances douteuses (suspicion de corruption). Il protégeait les trafiquants d’alcool et détournait de l’argent public pour lui et ses proches.

Le déroulement de cette occupation est très bien décrit dans le documentaire ci-dessous, réalisé par Arte en 2010, que je vous invite vivement à regarder ! C’est le 5ème volet d’une série intitulée « Terres Indiennes » .

Owen Luck , un photographe et vétéran de la guerre du Vietnam qui vit ces évènements dira plus tard  :

Frank Fools Crow offre 2 chanupas aux quatre directions - Photographie par Owen Luck ©

Frank Fools Crow offre 2 chanupas aux quatre directions – Photographie par Owen Luck ©

« Je vois des gens qui s’en sont allés. Nous étions tous si jeunes. Il y a une photographie de moi – et j’étais ce jeune homme mince. Je ne peux plus être cette personne. Je vois les volontaires qui sont arrivés… Je me souviens avoir eu faim et avoir eu froid. Je me souviens avoir été la cible de tirs. La camaraderie. Quand j’y pense, je me sens vraiment honoré d’avoir pu participer à cet évènement »(3)

Ces évènements se sont déroulés il y a plus de 40 ans , mais la condition des amérindiens a-t-elle changé depuis ? Dans quelles conditions vivent-ils aujourd’hui ? Qu’en est il de leur place au XXIème siècle dans la société nord-américaine (Canada et Etats-Unis) ? Qu’en est-il de la lutte pour leurs droits ?

Le troisième tableau de ce triptyque nous emmène après la révolution néo-libérale , dans le monde merveilleux du XXIème siècle.

Karim indé(pendant)

Sources / Pour aller plus loin :

  1. « Les indiens d’Amérique du Nord au XXème siècle » – JACQUELINE BALDRAN (maître de conférence Université Paris IV) : http://www.jacquelinebaldran.com/pages/les-indiens-d-amerique-du-nord-fin-2032364.html
  2.  « Nous, le Peuple : un voyage à travers l’Amérique indienne », SERLE CHAPMAN , Albin Michel, 2004 p.114
  3.  « A Photographer Remembers Wounded Knee, 40 Years Later » , CLAIRE O’NEILL , http://www.npr.org/blogs/pictureshow/2013/02/27/173048452/revisiting-wounded-knee-40-years-laterr
  4. http://en.wikipedia.org/wiki/Wounded_Knee_incident
  5. « Native History: AIM Occupation of Wounded Knee Begins » , https://bayareaintifada.wordpress.com/2014/02/27/native-history-aim-occupation-of-wounded-knee-begins/
  6. « De Wounded Knee (1890) à Wounded Knee (1973) » : JOËLLE ROSTKOWSKI ET NELCYA DELANOË, 15 Février 2013 , http://www.humanite.fr/tribunes/de-wounded-knee-1890-wounded-knee-1973-515327
  7. « Voix indiennes, voix américaines. Les deux visions
    de la conquête du Nouveau Monde », de JOËLLE ROSTKOWSKI et NELCYA DELANOË. Éditions Albin Michel, 2003
  8. « Séance du dimanche. La révolte amérindienne de Wounded Knee de 1973 » – 4 Janvier 2015 – Blog Quartiers Libres
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Une réflexion sur “Triptyque de la persécution amérindienne – Deuxième tableau (XXème siècle) : la révolte de Wounded Knee (1973)

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