Ces derniers jours, nous entendons ci et là beaucoup parler du « projet de loi santé  » (1). Présenté par Marisol Touraine le 15 Octobre 2014 au conseil des ministres, il devrait être voté en 2015 et mis en application dans la foulée .

Etant moi-même interne en dernière année de médecine générale , j’exerce au quotidien dans des centres municipaux de santé ou des cabinets de ville dans Paris et sa banlieue. En tant que médecin, et « Docteur » (en médecine) très prochainement je suis atterré, perplexe et quelque peu désabusé face à la couverture médiatique de ce sujet fondamental et à l’évolution future de notre système de santé.

Diviser pour mieux régner 

Malheureusement, comme bon nombre de sujets de société fondamentaux pour notre « vivre ensembles » , la présentation qui en est faite est bien trop clivante, partiale et partielle à mon goût. Nous assistons en effet une fois de plus à l’éternelle mise en opposition des patients d’un côté et des médecins de l’autre .

Il suffit de regarder la « grande messe télévisuelle » du journal de 20h pour en avoir une idée. On y annonce que les deux principaux motifs de la grève des médecins sont:

  1. une demande de revalorisation du tarif de la consultation à 25 €
  2. le refus du Tiers Payant Généralisé (TPG)
1. La bombe est lancée

Dans un contexte où tant de français se retrouvent sans emplois, incapables de payer leurs impôts, en difficultés pour boucler leurs fins de mois et payer leur loyer, voilà qu’on leur annonce que la principale revendication des médecins généralistes en grève est d’obtenir une revalorisation du tarif de leur consultation …

Le jeu de la division ne fait pas dans la dentelle et force est de constater que cela fonctionne toujours aussi bien.

Avec un tel écran de fumée placé devant leurs yeux , difficiles pour les français de prendre connaissance des véritables revendications des médecins en grève.

2. Pourquoi les médecins généralistes dans leur grande majorité sont-ils contre l’instauration du TPG telle que sa mise en place est prévue ?

Aucune mention n’en est faite, à l’heure de l’information spectacle plutôt que du débat citoyen, cela n’a guère d’importance.La seule raison présentée en boucle est que le médecin serait contre une apparente « gratuité de la médecine » , qu’il préférerait être payé, que cela serait plus valorisant pour son métier .

Cette présentation, non seulement grotesque est surtout insultante.

Si les médecins sont contre le TPG, c’est d’abord parce qu’il refuse une part toujours plus importante des dites « mutuelles » qui sont en réalité des assurances santé privées (admirez la rhétorique) dans notre système de santé.

Les assurances santé privées sont en réalité les grandes gagnantes du projet de loi Santé, porté par Marisol Touraine, membre d’un parti politique dont on ne présente plus la proximité avec le milieu de la Mutualité Française.

Rappelez vous, les nombreuses condamnations de responsables socialistes dans des « affaires » avec les mutuelles parmi lesquels DSK (2) et J.C. Cambadélis (3) , tous deux impliqués dans des affaires avec la MNEF .

Fidèle à cette proximité, on peut admirer ci-dessous le discours de notre chère ministre au 40ème congrès de la Mutualité en Octobre 2012, au cours duquel elle annonçait tout sourire  que « connaissant leurs difficultés » , les mutuelles n’auraient pas à publier leurs comptes pour l’année 2012.

Médecins et patients sont dans le même bateau, celui de la fin d’un système de protection sociale, que nous connaissons depuis le programme du Conseil National de la Résistance et qui est en train de disparaître au profit d’assurances privées.

Nous avons beaucoup parlé, à juste titre des conflits d’intérêts de certains médecins, de certaines autorités de santé avec les laboratoires pharmaceutiques, ne risquons-nous pas un conflit d’intérêt entre les médecins et l’Assurance Maladie, financeur économe sous contrainte économique . Dans un contexte d’amputation des dépenses publiques dans tous les secteurs, ce sont encore les plus démunis d’entre nous qui risquent de « trinquer » les premiers …

Cela ne risque-t-il pas de conduire à la disparition de cette relation médecin généraliste -patient si singulière ?

3. L’Assurance Maladie seule aux commandes , est-ce toujours une bonne chose pour la Santé Publique ?

Cela peut paraître choquant . Mais pour avoir assisté à deux heures de « formation destinée aux internes » par l’Assurance Maladie d’Île de France , j’ai malheureusement l’impression que l’objectif principal de cet organisme n’est plus d’améliorer l’état de santé global de la population mais plutôt de limiter les dépenses.

Cette logique comptable de la santé , parlant de « capital humain » , de « capital santé » , avec les principales théories de « l’Economie de la Santé » , enseignée à des médecins était proprement choquante.

Les médecins généralistes expérimentent déjà  au quotidien cette logique inhumaine de l’Assurance Maladie, dont la principale arme est le harcèlement administratif.

Savez vous par exemple, que des représentants de l’Assurance Maladie rendent visite aux médecins généralistes tous les 3 mois pour leur dire s’ils ont atteint leurs objectifs ?

Ceux–ci peuvent avoir un intérêt pour la Santé Publique, comme par exemple un meilleur suivi des patients diabétiques, un meilleur taux de dépistage des cancers du colon et du sein. Cependant lorsque ces « visiteurs » de l’Assurance Maladie ( dont un grand nombre sont d’anciens représentants de laboratoires pharmaceutiques reconvertis) rendent visite aux médecins ce n’est pas toujours pour la santé publique.

J’ai en effet ce souvenir choquant, d’une représentante de l’Assurance Maladie, expliquant à mon maître de stage ( médecin généraliste en ville) qu’il prescrivait en moyenne 5 jours d’arrêt de travail dans telle pathologie alors que l’Assurance Maladie recommandait d’en prescrire 3. Je revois cette femme ne sachant quoi dire lorsqu’il lui demanda sur quels critères pouvait on bien faire un tel calcul, sachant que pour un individu le métier, le vécu, la sévérité de la pathologie pouvaient tant varier. Cette pauvre femme se rendait sans doute compte de l’absurdité de ces chiffres, prisonnière qu’elle était et simple rouage d’une machine bien plus grande qu’elle.

Des arrêts de travail abusifs ? Il suffit de passer un mois comme médecin dans une région où les patients sont tous femmes de ménage, caristes, ouvriers manutentionnaires, de voir ces femmes et ces hommes qui refusent de s’arrêter bien que le médecin leur demande de le faire, parce qu’ils veulent être payés ( 3 jours de carences puis payés à 70 % plusieurs semaines après ) et on comprend que l’on ne s’arrête pas par plaisir .

Le règne de l’Homo Economicus

Le néolibéralisme a consacré L’Homo Economicus en successeur de l’Homo Sapiens Sapiens … Pragmatique, utilitariste, pour lui tout a une valeur, un coût, une rentabilité, un prix.

Celui-ci a du mal à comprendre que la nature, la santé et la vie humaine n’ont pas de prix.

Karim indé

Sources / Pour aller plus loin :

  1. « Garantir un accès aux soins équitables – La Loi Santé »http://www.gouvernement.fr/action/la-loi-de-sante
  2. « DSK / Affaire de la MNEF » – http://www.ina.fr/video/CAC99044409
  3. « Un verdict symbolique » – Condamnation de JC Cambadélis : http://www.lexpress.fr/actualite/politique/un-verdict-symbolique_458643.html
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4 réflexions sur “Une grève de nantis ? Médecins et patients victimes contemporaines du néo-libéralisme.

  1. Point trop de généralités sur « les médias », merci 🙂
    Je me permets de vous soumettre cet article, où j’ai tenté d’expliquer le refus du tiers payant généralisé : http://www.lopinion.fr/30-decembre-2014/pourquoi-medecins-liberaux-ne-veulent-pas-tiers-payant-obligatoire-19877
    Je pense qu’il reflète en grande partie vos préoccupations ; j’écris pourtant dans le seul quotidien se revendiquant « libéral »…
    Nos divergences porteront sans doute sur la troisième partie de votre post et la nécessité de réaliser des économies sur les dépenses de santé : il ne me semble pas possible de laisser nos (petits-) enfants payer nos propres soins ni d’augmenter sans fin les cotisations pesant sur l’emploi. Cela implique probablement pour vous, médecin, comme pour moi, patient, une moindre liberté que celle que permettait la croissance des 30 Glorieuses (que je n’ai pas connue plus que vous…). Et je reconnais volontiers qu’il est plus facile de suggérer des économies (par ex sur le recours à l’hôpital et sa gestion) lorsqu’on théorise de l’extérieur que lorsqu’on est acteur de la santé. C’est l’avantage d’être journaliste.
    Restant bien sûr ouvert à la discussion.
    Cordialement,
    OA

  2. Je tiens tout d’abord à vous remercier de partager votre avis ici.
    Ma vision sur les médias, ou sur le libéralisme n’est pas dogmatique et j’ai conscience de leur hétérogénéité respective.
    Ce billet, que j’ai voulu volontairement personnel, n’est pas un article et n’en a pas la prétention, le journalisme ne s’improvise pas.
    J’ai voulu y faire part de mon impression « de l’intérieur », forcément subjective et concernée, afin de partager ce que pouvaient être les sentiments d’un jeune médecin perplexe, motivé par l’installation rapide en libéral ,au plus près des patients, alors que cela est de plus en plus rare dans ma génération.

    Votre article résume en effet assez bien certaines des inquiétudes qui sont les miennes, notamment la perte d’indépendance du médecin (dont le patient souffrira directement), la perte de temps administrative causant une raréfaction du temps médical auprès du patient.

    Il faut forcément des divergences, et tant mieux . Vous l’aurez compris je ne suis pas pour une « réduction des dépenses de santé » telle qu’elle est envisagée actuellement , je pense que le problème est plus global, qu’il est sociétal.

    Le système de santé, au même titre que la presse, est foncièrement dépendant des influences du milieu financier, grands groupes de presse d’un côté, laboratoires pharmaceutiques , mutuelles de l’autre: chez les hauts fonctionnaires ( cf affaire Aquilino Morel, DSK , J.C. Cambadélis et la MNEF) , dans les grands services hospitaliers, chez certains médecins libéraux aussi … Que penser par exemple des commissions qui fixent le prix et le pourcentage de remboursements des médicaments ?

    Le libérer de ces influences serait un bon moyen de diminuer les « dépenses inutiles », mais la tâche est loin d’être simple et ne se limite pas au simple système de santé. Mais c’est là une question bien plus vaste, qui mériterait sans doute plus de débat et de discussion…

    Merci pour le partage de votre article.

    Fraternellement,

    Karim

  3. Bonjour

    Médecin généraliste, je trouve votre article plutôt correct, mais un point me choque : le néo-libéralisme.

    Vous faites un amalgame entre le libéralisme et le capitalisme.

    Le libéralisme, c’est la liberté de choix, de tarif, d’installation. Ici, les médecins le perdent.
    Le capitalisme, c’est faire de l’argent, ici, les mutuelles prouvent leur culpabilité.

    Le système qui se met en place enchaîne les médecins pour les offrir en pâture aux mutuelles. Ce n’est pas du néo-libéralisme, ni du libéralisme, c’est du communisme associé à du capitalisme de connivence entre les politiques et les grands patrons d’entreprise.

    J’aimerais du libéralisme, du vrai, celui où on ne cotise pas à une caisse unique et inefficace mais où on peut choisir son assurance santé, et en tant que médecin, ses tarifs sans se demander si le patient sera remboursé.

    Mais non, on préfère enfermer les médecins, et dire que c’est la faute au libéralisme.
    Le libéralisme est le coupable idéal depuis 70 ans, comme les médecins le sont depuis 30 ans.

    • Bonjour,

      l’usage de concepts économiques est effectivement risqué, tant ils peuvent avoir des définitions multiples et variées. Le terme de « néolibéralisme » ne fait pas exception . J’utilise ici ce terme dans le sens d’une « technique de gouvernement, une politique économique et sociale étendant l’emprise des mécanismes du marché à l’ensemble de la vie » (Michel Foucault) .

      Je ne critique pas ici le concept de libéralisme, mais plutôt la logique qui tend à transformer la santé même en bien , en capital. Vous avez donc cependant raison quand vous dites que je critique une logique capitaliste de la santé.

      Je suis également d’accord lorsque vous dites qu’un tel projet de loi jette les médecins et leur liberté d’exercice, de prescription en pâture aux mutuelles, incitant inexorablement celui-ci à travailler dans des « centres mutualistes » pour continuer à soigner les gens plutôt que de faire de l’administratif et quémander sa rémunération .
      Il pourrait être condamné à signer des accords de prise en charge avec des assurances santé privées , comme c’est déjà le cas au Etats-Unis. Tout cela non pas au profit du patient , d’une meilleure prise en charge, mais des « mutuelles ».

      Quant à l’usage du mot « communisme », je ne suis pas d’accord et ne vois pas en quoi cela contribuerait à la fin de « la propriété privée des moyens de production » ou à « l’instauration d’une société sans classes sociales ».

      Merci de votre commentaire.

      Fraternellement,

      Karim.

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